17 août 2011

Galerie de Galilée


De la racine sémitique /*gll/ ou /*gol/ « rouler » proviennent plusieurs mots et notamment le nom de la Galilée, une région du nord d’Israël. En hébreu, le mot גליל /galil/ signifie « canton » sur la même idée de rondeur que notre mot arrondissement. C’est dans cette région palestinienne que selon les Évangiles Jésus a passé l’essentiel de sa vie avant de mourir crucifié dans un lieu nommé Golgotha. Le nom de cet endroit provient d’un mot araméen /gulguta/ voisin de l’hébreu גלגלת /gulgoleth/ « crâne » issu comme le mot Galilée de cette racine qui porte un sens de rotondité. Ce mot Golgotha a été repris par le latin qui l’a littéralement traduit en calvarie locus « lieu du crâne » qui nous a donné le mot calvaire.
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/cc/Galileo.arp.300pix.jpgLe mot Galilée est parvenu jusqu’en Occident à travers le latin médiéval galiléa « Galilée » qui désignait un long portique devant les monastères ou les églises d’Europe. L’italien a repris le mot en l’altérant sous la forme galleria finalisé dans le français galerie. L’ironie de l’histoire a voulu que l’astronome italien Galilée (Galileo Galilei) porte un nom et un prénom issus de cette racine sémitique « rouler, tourner » alors que l’Église s’est violemment opposée à sa théorie du mouvement de la Terre. On possède aujourd’hui en français un même adjectif « galiléen » qui fait aussi bien référence à la personne de Jésus qu’aux travaux de Galilée.

    
Cinq livres très importants du judaïsme sont réunis sous le nom de מגילות /megilloth/, pluriel du mot hébreu מגילה /megillah/ « rouleau ». Ces textes sont compilés sur de longues bandes de papier horizontales conservées dans des rouleaux métalliques que le rabbin écarte pour pouvoir lire le texte.


11 août 2011

Kébabs et méchouis

Depuis quelques années, on a vu prospérer dans les villes de France une forme de restauration exploitée par des gens d’origine turque, arménienne ou grecque. Dans ces petits restaurants sont vendus des sandwichs carnés appelés kébabs ou shawarmas. Même si dans la langue turque actuelle le mot kebab signifie « viande (rôtie)» (kebap pour le sandwich lui-même), il trouve son origine dans l’arabe کباب /kabāb/ qui désigne aussi bien une « brochette de viande » qu’une « boulette ». Il est, comme le mot كبابة /kabābat/ « cubèbe, (Piper cubeba) » tiré de la racine كب /kabba/ « mettre en pelote » et voisin du mot kubbé, un plat arabe et plus spécialement libanais dont le nom كبة /kubbat/ signifie aussi « bobine de fil, pelote de laine ». La racine sémitique /*kab/ « rôtir » a donné le babylonien /kabābu/ « rôti » d’où provient certainement l’arabe /kabāb/.

sémitique /*kab/ « rôtir »

↓ ↓

babylonien /kabābu/ arabe كب /kabba/

↓ ↓

arabe کباب /kabāb/ arabe كبابة /kabābat/

↓ ↓

kebab cubèbe, kubbé


En turc, le kubbé est connu sous le nom de içli köfte /ičli kœfte/ dans lequel le mot köfte « kefta, boulette » est emprunté au persan كوفته /kofteh/. Le mot persan lui-même provient de l’arabe كفتة /kufta/ dérivé de la racine كفت /kafata/ « ramasser ». Le mot kefta n’est en rien apparenté au mot caftan. Ce mot désigne un vêtement long qui prend des formes très différentes suivant les régions. C’est un mot persan خفتان /ẖaftan/ passé au turc kaftan üstlük « robe » puis à l’arabe قفطان /qufṭān/. On en trouve la trace jusque dans le russe кафтан /kaftan/.

La kefta est un mélange de viande hachée et de céréales telles que la semoule ou le boulgour qui est lui un mot turc (bulgur) emprunté au persan برغول /barġol/ ou بلغول /balġul/. Il est la base du taboulé moyen-oriental assez différent de celui que l’on prépare en France. Le mot taboulé est un mot arabe تبولة /tabūlat/ qui provient de la racine تابل /tābil/ « assaisonnement, épice ».

‎

Il existe une grande variété de kébabs mais les plus courants en Occident sont les doners kébabs et les chiches-kebabs. Le döner « tournant » turc est l’équivalent du grec γύρος gyros et de son autre nom le shawarma qui est l’adaptation arabe شاورما /šāwārmā/ du turc çevirme /čevirme/ qui signifie « tourner ». Le mot şiş /šiš/ du chiche-kebab provient du turc /šiš/ « (à la) broche, brochette ».

La cuisson à la broche est un mode de cuisson que l’on retrouve jusque dans le satay indonésien ou malais sate. On a proposé une origine chinoise à ce mot et plus précisément le binôme 三叠 (疊) du dialecte amoy /sate/ « trois empilées » (mandarin sān dié) mais ce n’est qu’une hypothèse.

Du Maghreb nous provient une technique de grillade que les Arabes nomment مشوي /mašūyy/ « rôti, grillé », mot que les Français ont repris sous la forme méchoui. Le patronyme Chaouat en dérive certainement dans le sens de « celui qui fait griller la viande ».

Le barbecue qui n’est qu’un méchoui en modèle réduit est un mot qui peut trouver son origine, comme son voisin barbaque, soit dans le roumain berbec « mouton » soit dans le mot taino des Antilles barbacoa « support pour grillade ».

8 août 2011

Le khôl de Frida Kahlo



La racine arabe كحل /kaḥḥala/ « se farder les yeux », de la même origine que l’hébreu כחל /kaẖal/ « se peindre les yeux » a donné le mot كحل /kuḥl/ « khôl, antimoine », une poudre avec laquelle les Orientaux aiment se noircir le regard.

Jusqu’au 16ème siècle, le français kohl précédé de l’article arabe /al/ « le » a été utilisé sous la forme alcohol autant pour désigner ce collyre que le résultat de la sublimation du vin. Ce n’est qu’au début du 19ème que le mot alcool s’imposa tant dans le domaine des spiritueux que dans celui de la chimie. En arabe moderne, le mot الكُحْل /al-kuḥl/ signifie toujours « khôl » alors que le mot الكُحول /al-kuḥūl/ signifie « alcool (chimie) ».

Par extension, le mot كحل /kuḥl/ est devenu un synonyme de « noir » et l’hébreu moderne a emprunté le mot כחול /kaḥol/ « bleu » à l’arabe أزرق كحليّ /āzraq kuḥlyy/ « bleu marine (bleu-noir)». Ce mot hébreu est à l’origine du nom de famille de Frida Kahlo, célèbre peintre mexicaine dont le père était d’origine juif allemande. Dans le monde arabophone, c’est le patronyme Kahlouche que l’on trouve dérivé de arabe /kuḥl/ « noir ».

Le khôl est composé d’antimoine, un métalloïde dont le nom arabe الاثميد /al-iθmīd/ provient du grec στιβι stibi ou στιμμι stimmi, lui-même emprunté au copte stem, le nom d’un cosmétique de l’époque pharaonique.


Le raïs, les rastas et Rosh Hashana

Le mot raïs a retrouvé sa place dans le vocabulaire des médias depuis la chute des présidents irakiens, égyptiens et tunisiens et celle tant attendue du chef de l’État syrien. Le mot arabe رائس /ra’īs/ qui signifie tout simplement « président » provient de la racine راس /rās/ qui nomme aussi bien la « tête », le « cap » que « début ». On trouve ainsi en arabe la même analogie de sens que dans les mots français tête et chef (Cf. « couvre-chef » ou « être à la tête de l'Etat ») mais aussi tête et début (Cf. « tête de fil, entête »). En arabe le Nouvel An se nomme رأس السنة /rās as-sanat/, cognat de l’hébreu ראש השנה Rosh Hachana « le début (tête) de l’année ». Si le Nouvel An est d’une importance toute relative dans l’islam, Rosh Hachana trouve un intérêt particulier dans le judaïsme.
Dans le domaine géographique, le mot راس /rās/ désigne un cap comme on en trouve la trace dans le nom du رأس الخيمة Ras al-Khaimah, le « cap de la tente » un des Émirats Arabes Unis.
Dans l’argot des banlieues, le mot راس /rās/ a trouvé une place étonnante qui porte à malentendu. L’expression « j’lui nique sa race » dénote bien l’intention de « lui casser la tête » et pas de s’en prendre à son origine ethnique…
La généalogie du mot ne s’arrête pas là. Le راس /rās/ arabe comme le ראש /rōš/ hébreu proviennent tous deux de la racine sémitique /*ra’š/ « tête » qui est à l’origine du mot amharique /ras/ « tête ». L’amharique est une langue sémitique parlée en Éthiopie, terre mythique du mouvement rastafari et c'est bien ce /ras/ « tête » que l’on retrouve dans la première partie de ce mot tiré du titre honorifique Ras Tafari « le chef redouté ». Ce titre fut celui donné à l’empereur Haïlé Sellassié le 225ème descendant de Salomon et de la reine de Sabaa, pour les Rastas, réincarnation de Jésus venu sauver la nation noire.
On verra plus tard comment cette racine sémitique est aussi à l’origine de notre lettre R

4 août 2011

Accaparement des arrhes



Le grec a emprunté à une source sémitique le mot αρραβών /arrabon/ dont le français n’a retenu que la première syllabe pour en faire le mot arrhes. Avant de désigner la somme d’argent versée pour un marché, le mot arrhes a longtemps désigné un gage. On trouve encore dans des langues sémitiques les traces de l’étymon. C’est par exemple le cas de l’hébreu ערבו /'erabūn/ « gage » issu du verbe ערב /'eraba/ « échanger » ou de l’arabe عربون /'urbūn/ « gage, arrhes » du verbe عربن /'arbana/ « verser des arrhes ».


On retrouve le mot arrhes, méconnaissable dans le verbe accaparer (de l'italien accaparrare) qui signifiait « acheter en donnant des arrhes » avant de signifier « prendre tout pour soi ».

7 juil. 2011

Stauss-Kahn et Gengis Khan

Le Moïse biblique avait un frère nommé Aaron qui fut désigné comme prêtre, lui et toute sa descendance masculine. Il fut dès lors appelé כהן /kohan/ qui signifie « prêtre ». C'est ce mot qu'on rencontre sous la forme Cohen qui est un patronyme courant. Suivant les langues ce mot a été altéré comme c'est par exemple le cas de l'allemand Cohn ou de l'alsacien Kahn.
Le mot כהן /kohan/ provient d’une racine sémitique qui a aussi donné l’arabe كهن /kahana/ « être devin, prêtre » dont provient aussi bien le mot كاهن /kāhin/ « prêtre » que son féminin كاهنة /kāhinat/ qui signifie « prêtresse, devineresse ». C'est dans ce second sens péjoratif qu'est connue Kahena, une reine berbère des Aurès du 7ème siècle qui résista à l'islamisation du Maghreb. Ce mot est aujourd'hui utilisé comme prénom féminin et plutôt par les Kabyles.
Les descendants des cohanim (pluriel de /kohan/) doivent respecter certaines prescriptions visant à ne pas altérer leur pureté rituelle notamment la prohibition du contact avec des cadavres qui n’est pas sans rappeler celle imposée aux brahmanes hindous.
On trouve aussi le patronyme Kahn chez des non-juifs mais dans ce cas là il provient de l'allemand kahn "barque". 
Le patronyme Kahn est prononcé en français de la même façon que le nom de famille Khan que l'on rencontre plutôt dans l’Asie musulmane.
Shahrukh Khan
Pourtant, le terme khan est un mot turco-mongol qui se prononce /khan/ comme le français rane. Il désigne à l’origine un seigneur, un prince, il est une contraction du mot khanqan qui signifie « souverain ». C’est ce mot Khan qu’on rencontre dans le nom des superstars indiennes Shahrukh Khan et Aamir Khan. On le trouve comme nom commun dans toute la sphère turco-mongole (turkmène han /khan/ « dirigeant », azéri хан /khan/) et les Arabes ont gardé le mot خان /khān/ comme titre honorifique. Le khanat est l’empire d’un khan mais il est aussi un suffixe employé dans la plupart des langues turques dans lesquelles il exprime une notion de lieu (turkmène ÿatakhana « hôtel », kazakh ғибадатхана /ibadatkhana/ « temple »). On le rencontre également emprunté dans le persan خانه /khanat/ où il signifie « maison » (چای خانه /tchaï khanat/ « maison de thé »).

Pour finir, ce mot Khan est employé en français avec une phonétique encore différente quand on parle du titre héréditaire des imams ismaéliens, l’Aga Khan. Ce qu’en français on prononce /aga kan/ se prononce en fait آغا خان /agha khan/, une compilation de deux titres turco-mongols.
Si vous avez bien suivi, vous savez donc qu'il n’y a aucun rapport entre le nom de Dominique Strauss-Kahn, celui de Jean-François Kahn et celui de Gengis Khan.