21 sept. 2011

La bible à Gibraltar

De la racine sémitique /*gbl/ qui signifiait « frontière » ou « montagne » sont issus aussi bien l’hébreu גבל /gabal/ « montagne » que l’arabe جبل /jabal/ de même sens. C’est sous la prononciation algérienne de ce dernier que les soldats français d’Algérie avaient emprunté le mot djebel pour désigner les hauteurs dans lesquelles les résistants algériens avaient pris l’habitude de se réfugier. On disait alors « les fellaghas sont dans le djebel ». L’adjectif dérivé جبلي /jably/ « montagnard » a donné les patronymes algériens Djeblaoui ou Djebli mais a aussi été emprunté par l’espagnol, déformé par sa phonétique sous la forme jabali /ẖabali/ pour désigner le « sanglier » (le [cochon] montagnard). Ce terme espagnol a voyagé jusqu’aux Etats Unis où l’anglais javelina désigne le pécari, un lointain cousin de nos cochons sauvages.

Souvent employé en toponymie l’arabe جبل /jabal/ se retrouve jusque dans le nom de la ville indienne de Jabalpur « la ville de la montagne », capitale de la secte des Etrangleurs, les Thugs (de l’hindi Qg /ṭhaga/ « charlatan », « tricheur » emprunté par l’anglais thug « brute sanguinaire »). Plus proche de nous c’est par une altération phonétique que le nom de la montagne طرق جبل /jabal ṭariq/ « montagne de Tariq» est devenue Gibraltar. Ce Tariq de son nom complet Tariq ibn Ziyad était un conquérant berbère omeyade qui fut à l’origine de la domination maghrébine de l’Espagne. Avant lui cette montagne était appelée par les Grecs Herculis Columnae « colonnes d’Hercule » et ce sont elles qui figurent sur le dollar espagnol avec en superposition une banderole qui forme un S, l’origine de la graphie ancienne du dollar $.

Détail des Colonnes d'Hercule sur le drapeau espagnol

C’est aussi sous la forme actuelle de جبيل /jubayl/ que la langue arabe désigne l’antique ville phénicienne de Gebal ou Gubla que les Grecs allaient plus tard appeler βύβλος Byblos. L’origine du nom de cette ville libanaise proche de Beyrouth pourrait comme elle porter la trace du mot « puits » mais le mot « montagne » parait une étymologie plus plausible. Toujours est-il que notre mot bible provient du nom de la Byblos gréco-libanaise.

Quoi qu’il en soit, la ville de Byblos était un port commercial de première importance durant l’antiquité et c’est notamment par là que transitait le papyrus égyptien, le papier de l’époque que les Grecs nomment βύϐλος býblos en référence au nom de cette ville. Très vite le mot a évolué vers la forme βιβλίον biblion pour désigner les livres et notamment le livre de référence de l’époque : la bible. En grec moderne le mot livre est toujours rendu par βιβλίο biblio et en français on en connaît de nombreux dérivés tels que bibliothèque, bibliographie ou bibliophile.

19 sept. 2011

Habillés à la turque

Les Kazakhs (Қазақ /qazaq/) forment un peuple de langue turque d’Asie centrale et ils constituent la majorité ethnique du Kazakhstan Қазақстан /qazaqstan/. C’est un ancien peuple nomade et ils partagent avec les jockeys non seulement une passion pour les chevaux mais aussi la casaque, mot directement tiré de leur nom. Le mot a aussi été emprunté par le turque de Turquie, langue dans laquelle kazak signifie « pull-over ». Le nom des Kazakhs n’est pas clair, une des pistes propose un mot qui signifie « homme libre » et c’est ce même mot qui peut être l’origine de celui des Cosaques. Ces mercenaires sont issus de groupes ethniques différents n’ayant rien à voir avec les Kazakhs eux-mêmes.

L’arabe maghrébin traduit le mot casaque par le mot /jalīka/ lui-même emprunté au turc yelek « gilet, jelick » que l’espagnol a transformé en jileco (aujourd’hui chaleco « veste »), avant de le transmettre au français gilet.

L’argot falzar provient lui aussi du turc, du mot şalvar /šalvar/ « pantalon bouffant », précédemment emprunté au persan شلوار /šalvār/.

Ce mot a été emprunté par de nombreuses langues orientales et on le retrouve jusque dans le hindi शलवार /śalvār/ ou l’arabe سروال /sirwāl/ le sarouel ou saroual des chibanis, les vieux Maghrébins. Le mot arabe témoigne dans sa phonétique l’origine pahlavi du mot (/śarvār/) certainement issu d’un mot sanskrit. Les musulmans comme les musulmanes de différentes parties d'Asie (notamment du Pakistan et de l'Inde) portent un habit nommé شلوار قمیض /šalvār kamīz/ shalvar kamiz, littéralement "pantalon et chemise".

http://www.soniya.fr/85-salwar-kameez

17 sept. 2011

Arsenic et réalgar - chrysalides et chrysanthèmes

L’arsenic est un élément métallique hautement toxique qui possède un nom provenant de loin. Le grec αρσενικό arseniko nous a donné le mot et deux étymologies ont été proposées. La solution la plus logique consistait à rapprocher ce mot de son homonyme αρσενικός arsenikos « mâle, masculin » (d’où provient le prénom Arsène) avant que soit proposée une origine persane. Le mot arsenic nous est ainsi parvenu à travers le syriaque ܐܪܢܝܒܐ /zarnika/ du moyen-persan /*zarnik/ provenant du vieux persan /*zarna/ « or, dorée ». Alors que certaines langues telles que l’arabe (زرنيخ /zarnīẖ/) ont gardé cet ancien mot persan, l’iranien moderne a réemprunté la version grecque sous la forme ارسنيك /ārsenīk/. Le vieux persan /*zarna/ « or » est de la même origine indo-européenne que le polonais złoto « or » (qui est à l'origine de la monnaie polonaise le zloti) ou de l’anglais gold « or » et fait référence à la couleur de l’arsenic. Pourtant le sulfure naturel de l’arsenic, le réalgar est de couleur rouge. Il était utilisé par les Arabes comme mort aux rats qui lui avaient donné le nom de رهج الفأر /rahaj al-fār/ « poudre au rat » altéré par les copistes en رهج الغار /rahaj al-ghār/ « poudre de la grotte ».
De nombreux puits du Bangladesh sont mortellement riches en arsenic :
english : http://www.cultureunplugged.com/documentary/watch-online/festival/play/5902/The-Devil-s-Water
En grec « or » est rendu par le mot χρυσός khrusos. On en a la trace dans les mots français chrysalide (qui a des reflets « dorés ») ou chrysanthème (χρυσός khrusos το ανθος to anthos « or – fleur »). Ici encore, le mot grec est d’inspiration sémitique, d’un mot voisin de celui que l’on trouve dans l’hébreu חרס /ẖarus/ « or » ou l’akkadien /ẖurāṣu/ « or ». On trouve dorénavant au parlement grec des membres d'un parti néo-nazi nommé Χρυσή Αυγή Chrysi Avgi « aube dorée ». Gageons qu'ils ignorent l'origine sémitique de ce joli nom.

15 sept. 2011

Minaret d'Almenara et menora d'Anouar






Le minaret est un mot qui peut à lui seul cristalliser les passions dans la France laïque. Le mot minaret est un emprunt au turc minare lui-même emprunté à l’arabe مئذنة /manarat/ qui signifie en fait « phare ». On le retrouve dans de nombreux toponymes du monde arabo-musulman : l’aéroport de Marrakech-Ménara tiré du nom des jardins de la Ménara, le Qutb Minar, une grande tour qui se trouve à Delhi ou Almenara, ville d’Espagne et du Brésil pour les plus connus. On trouve même une chaine satellitaire du Hezbollah qui se nomme المنار‎ /al-manar/ le « phare » ou plus précisément « la balise ».


Issu de la même racine sémitique *nwr « feu » et lui aussi préfixé de la particule /me/ le mot hébreu מְנוֹרָה‎ /menurah/ ou menora désigne le chandelier à sept branches, outil important du culte juif.

Le mot arabe نار /nar/ « feu » qui est directement issu de la racine sémitique est à l’origine de patronymes tels que Mounir, Anouar, ou Nour (Noor) que l’on retrouve dans le nom du gros diamant nommé کوه نور Koh-i-Noor « la montagne de lumière (feu) ». Cette ancienne possession des rajahs moghols fait aujourd’hui partie les joyaux de la couronne britannique. Le mot کوه /koh/ « feu »n’est pas un mot arabe mais persan et le retrouve dans le nom de la chaîne de montage pakistano-afghane سفید کوه Safed Koh « la montagne blanche ».

11 sept. 2011

Laiton et Altaï, cuivre et Chypre



Le laiton est un métal dont le nom vient initialement de l’Altaï, un massif montagneux à cheval sur la Russie, la Chine et la Mongolie. Son nom provient d’ailleurs du mongol /aɬt/ qui signifie « or » comme c’est le cas dans les autres langues de la famille que l’on appelle langues altaïques. Par exemple « or » se dit altın /altın/ en turc, altyn en turkmène ou алтын /altyn/ en kazakh mais on est encore loin du mot laiton. En fait, il a transité par l’arabe لاطون /lāṭūn/ « cuivre » qui a déplacé le l qui suivait le a vers le début du mot. Nous l’avons ensuite repris sous la forme laiton qui désigne cet alliage de zinc et de cuivre. On trouve aussi en Chine une chaîne de montagnes appelée Altyntagh, un nom qui provient du tatar алтын /altyn/ et таг /tag/ « montagne ».

Comme le mot laiton provient du nom de l’Altaï, le cuivre provient de celui de Chypre. C’est parce que les mines de cuivre étaient abondantes sur cette île que les Romains le nommaient aes Cyprium « métal de Chypre ». Les Romains associaient ce métal à la déesse Vénus (l’Aphrodite grecque) dont Chypre était l’île natale. Ceci explique que le symbole chimique du cuivre ♀ soit le même que celui de Vénus et par là du symbole féminin. Le nom de Chypre lui-même semble provenir du sumérien /zubar/ « cuivre » ou /kubar/ « bronze ». On évoque aussi le mot grec κυπάρισσος kyparissos « cyprès » comme étymologie possible du mot Chypre. Toujours est-il qu’en arabe, قبرس /qubrus/ signifie aussi bien « cuivre » que « Chypre ». Comme les hypothèses sur l’origine de son nom, l’île de Chypre est partagée et disputée : les Grecs l’appellent Κύπρος Kýpros et les Turcs Kıbrıs.

Alors que l’acier provient du latin acies qui signifie « pointe », l’anglais steel et l’allemand stahl viennent d’un radical indo-européen /*stakh/ « être ferme ». Le mot allemand a été emprunté par différentes langues et notamment le russe сталь /stal’/. C’est de ce mot auquel il ajouté le suffixe d’appartenance ин /in/ que Joseph Staline a fait son nom de guerre. Son nom de naissance est d’origine géorgienne comme Staline lui-même, Ioseb Jughashvili. La terminaison /švili/ est un suffixe géorgien qui signifie « fils » et le mot jugha est douteux. Plusieurs étymologies sont possibles et une des plus probables semble être le vieux nom géorgien pour « acier » ce qui expliquerait le choix de son nom. Le russe сталь /stal’/ est encore présent dans

le mot Severstal « l’acier du nord », la plus grosse entreprise sidérurgique russe dont la première partie du nom север /syevyer/ signifie « nord ».

Il semble en outre que le mot bronze provienne du persan برنج /berenj/ de même sens.

8 sept. 2011

Café ou bistro


Parmi les mots qui partagent une quasi homophonie planétaire tels que taxi ou hôtel, le café se place parmi les premiers. Dans presque toutes les langues du monde, on trouve le binôme consonantique /kf/, /kp/ ou /kv/ tiré de l’arabe قهوة /qahūat/ « café ». Le français café a d’abord transité par le turc kahve et a hésité quelques temps entre les formes cahoa, cahouin et caphé avant d’adopter définitivement (?) la graphie café. Plus tard, à travers l’argot colonial on le voit réapparaître sous la forme caoua, bien plus proche de son étymon arabe mais cantonné au langage familier.
On sait que le plant de café est originaire des hauts plateaux éthiopiens et on suppose son nom provenir de la province de Kaffa au sud-ouest du pays. Pourtant, le mot amharique pour « café » est le mot /bunna/ que l’on retrouve en arabe emprunté sous la forme بنّ /bunn/ « grain de café » et dans le somali /bun-ka/ « café ».
C’est dans la sphère arabo-ottomane et depuis le 9ème siècle que s’est développée l’habitude de boire du café. Il n’est consommé en Europe que depuis le 17ème siècle et il est d’usage en France de le boire dans un mazagran ou dans une tasse. Ces deux mots proviennent eux-aussi de mots orientaux. Le premier n’est jamais utilisé par un arabophone pour désigner une tasse à café mais est le nom d’une petite ville algérienne de la province de Mostaganem. Le mazagran a été nommé en l’honneur

d’une victoire de l’armée française sur les Algériens dans la localité de Mazagran lors de la conquête du pays en 1840. On dit que les soldats français avaient l’habitude d’y consommer du café additionné d’alcool rapidement bu. Ils furent autorisés à leur retour en France à donner à leurs propriétés le nom de Mazagran comme c’est par exemple le cas d’un lieu-dit des Ardennes et un quartier du village de Jausiers.
Le mot tasse a lui directement été emprunté à l’arabe طاس /ṭās/ qui désigne aussi bien une « tasse » qu’un « bol » mais qui provient lui-même d’un mot persan.
En français, le mot café désigne aujourd’hui aussi bien le fruit du caféier que la boisson et l’établissement où on le consomme. Ce lieu est aussi appelé troquet ou bistrot et on ne sait si ce dernier mot est une altération du français bistrouille ou un emprunt au russe быстро /bystro/ « vite » imposé par les soldats russes qui occupèrent Paris en 1816 et qui voulaient être servis rapidement…

Couscous, semoule et tajine



          Le couscous, plat emblématique du Maghreb n’est pas arabe mais berbère. Comme le disait le géographe et sociologue Ibn Khaldoun à leur propos « ils (les Berbères) mangent le couscous et portent le burnous ». On sait que ce plat de semoule est originaire du Maghreb d’avant la colonisation arabe et on trouve la forme /sēksū/ « couscous » dans quasiment toutes les langues tamazight (berbères). Il semble bien, comme l’a montré Salem Chaker, que le mot soit d’origine berbère même si en parallèle on trouve une racine arabeكسكس /kaskasa/ qui signifie « moudre, écraser ».

 

         Comme origine de notre mot semoule, on trouve le latin simila « fleur de farine », lui-même emprunté – comme le grec semidalis – à une source sémitique. On en trouve la trace dans l’assyrien samidu et aujourd’hui dans l’arabeسميد /smīda/ « semoule ». C’est directement à ce mot arabe que l’espagnol a emprunté le mot acemit « fleur de farine » avec assimilation de l’article arabe /al/ qui se prononce /as/ devant la lettre /s/.
 
Le mot tajine est encore moins d’origine arabe que le mot couscous. Bien que ce soit sous la forme du plat en terre marocain qu’il soit le plus connu des locuteurs francophones, le tajine désigne aussi en Tunisie une espèce de gâteau salé à base de viande et de légumes. Ce plat est traditionnellement cuit dans un plat en terre très différent du tajine marocain et sa recette est plus proche du tajine d’origine qui vient de Perse. Le mot tajine est d’ailleurs un mot persan dont l’étymon tachine چين تة /ta čīn/ désigne un plat de riz au safran cuit au four dont le nom signifie "plat dressé". La langue arabe qui ne connaît pas le son persan چ /č/ l’a remplacé par le son ج /j/ pour faire le mot طاجن /ṭājin/  de genre masculin
Tajine tunisien

25 août 2011

Sémites et Chamites, une affaire de famille


Noé, un des patriarches de la bible avait trois fils qu’il sauva dans son arche lors du déluge. Ces trois enfants ont – d’après le récit biblique – donné naissance aux trois « races » alors connues à cette époque. Les descendants de Sem allaient devenir les Asiatiques, les descendants de Cham devenir les Africains alors que ceux de Japhet étaient les Européens.

Cette classification biblique allait marquer les monothéistes et notamment les chrétiens et jusqu’aux scientifiques qui s’en servirent autant pour décrire les peuples que pour les classer. Ainsi l’ethnologie naissante et raciste au service de gouvernements expansionnistes justifia l’esclavage puis la colonisation des Noirs par la malédiction biblique d’asservissement de Sem sur la descendance de son frère Cham. C’était encore au XXème siècle la position de l’État sud-africain sur sa politique d’apartheid.

Les linguistes, découvrant la classification des langues en famille, reprirent l’idée biblique et donnèrent à une des familles le nom de sémitique, à un autre le nom de chamitique. Elles devaient se retrouver ensemble dans la superfamille chamito-sémitique renommée plus tard afro-asiatique. Les peuples que la bible classait comme sémitiques parlaient des langues qui, dans leur majorité, correspondent au classement linguistique actuel si on y ajoute le cananéen et l’amorite et qu’on y soustrait l’élamite. Les principales langues sémitiques actuelles sont l’hébreu, l’arabe, le maltais, l’amharique et le tigrinya. A cette liste viennent s’ajouter des langues qui ne sont plus parlées telles l’akkadien ou le phénicien et d’autres qui ne sont plus parlées que par quelques centaines de milliers de personnes : l’araméen ou le mehri.

Le nom de Sem provient du grec Σημ Sem qui avait altéré l’hébreu שם /šem/ qui signifie « nom » ou « renommée ». Le nom de son frère Cham provient de l’hébreu חם /ẖam/ « chaud » issu de la même origine sémitique (*/ḥum/) que l’arabe حمّ /ḥamm/ « chauffer ». C’est un mot que l’on retrouve dans le mot hammam حمّام /ḥammām/ « bain » ou dans le nom de la ville de Hammamet (الحمامات /al-ḥamāmāt/) « les bains ». On trouve même un patronyme : Hammami. Du mot araméen voisin תמּח /ẖammath/ « bain chaud » et après avoir transité par le grec ΄Εμμαούς emmaous provient le nom de la ville jordanienne d’Emmaüs.

D’après la bible, Cham eut un fils qui reçut le nom de Mitsraïm que plusieurs langues utilisent pour nommer l’Egypte. C’est par exemple le cas de l’arabe مصر /miṣr/, de l’hébreuמצרים /mitsaym/, du hindi मिस्र /misr/ ou du grec Μισίρι misiri qui l'utilise pour nommer la ville du Caire.



Phénix, pourpre et Phéniciens

Canaan était le nom de l’antique région qui recouvre l’actuel littoral qui va du Liban à la bande Gaza. L’ancien testament fait provenir ce nom de celui de כנען /kena’an/ « Canaan », un des fils de Cham et c’est de cette région prospère que proviennent les Phéniciens. Eux-mêmes donnaient à leur langue le nom de /kana'nīm/ « cananéen », une langue sémitique qui constitue dans son ensemble le substrat de ce qui allait devenir l’arabe. Les Libanais d’aujourd’hui en sont les descendants. Des villes maritimes de Tyr, Sidon ou Byblos sont partis les Phéniciens qui allaient fonder dans toute la Méditerranée des colonies telles que Carthage, Cadix, ou Malaga. La culture et la langue des Phéniciens allaient persister longtemps après la chute de la civilisation de Canaan et laisser des traces profondes dans l’Occident naissant.
Les Phéniciens se donnaient le nom de /bani kan'an/ « fils de Canaan » et ce sont les Grecs qui leur donnèrent l’exonyme de Phéniciens. Il provient du mot Φοινίκη Phoiniké lui-même emprunté à l’ancien égyptien fnkhw « Syriens ». A cause de sa proximité phonétique, les Grecs ont ensuite rapproché le mot Phoiniké d’un autre mot grec φοῖνιξ phoînix « phénix ». Le phénix était un oiseau fabuleux qui avait la propriété de pouvoir renaître des cendres issues de la combustion de son corps. Mais le mot grec avait précédemment été emprunté au verbe égyptien wbn « se lever (parlant du soleil), briller » duquel provient le mot ou bnw qui désigne le bénou, l’oiseau mythique égyptien à l’origine du phénix grec.
Néanmoins, le mot φοῖνιξ phoînix avant de désigner l’oiseau servait déjà à nommer la pourpre, la couleur produite par un petit coquillage (Murex brandaris). La pourpre jouait un rôle important dans la civilisation méditerranéenne de l’époque et ce sont les Phéniciens qui avaient découvert le procédé de fabrication perdu et jamais retrouvé depuis. Le mot pourpre lui-même nous provient de l’autre mot grec qui le désigne πορφύρα porphura duquel nous avons aussi tiré l’adjectif purpurin. D’un coquillage du même genre (Murex trunculus), les Phéniciens tiraient une autre teinte bleue pourpre et il est intéressant de noter que le nom Canaan provient certainement de l’akkadien /kinahhu/ qui signifie « coquillage à la parure bleue ».
Les Phéniciens qui contrôlaient une grande part du commerce maritime méditerranéen se trouvèrent rapidement en concurrence avec la puissance romaine. Ce sont ces Romains qui ont déformé leur nom grec en le latinisant sous la forme pūnicus duquel le français a tiré le mot punique principalement utilisé comme adjectif notamment pour désigner par le terme « guerres puniques » les affrontement successifs qui se produirent entre Romains et Phéniciens.
On rattache parfois à l’adjectif « phénicien » le mot ⵜⵉⴼⵉⵏⴰⵖ /tīfīnaġ/ tifinagh qui est le nom de l’alphabet qui sert à noter certaines langues berbères et notamment celle des Touaregs, le tamasheq. On peut retrancher du mot tifinagh, féminin pluriel du mot /tafīneqq/ la première syllabe (/tī/) pour voir apparaître une altération du mot phénicien (/fīnaġ/) souligne l’origine orientale de cette graphie. C’est d’ailleurs une lettre tifinagh, la lettre ⵣ /z/ qui symbolise actuellement l’identité berbère.

Cheb Hasni le Chebab


En ces temps de révolution dans le monde musulman, on entend dans les médias fuser le mot chebab utilisé de la même façon aussi bien pour désigner les « bons » opposants libyens ou yéménites que les « mauvais » somaliens. Plus précisément, le حركة الشباب المجاهدين /Harakat ash-shabāb al-mujahidīn/ est un groupe islamiste somalien proche d’Al-Qaïda dont le nom signifie « mouvement de la jeunesse pour l’effort (djihad) ». Ces Chebab ou Shebab sont impliqués dans la gestion déplorable de la crise alimentaire qui touche en ce moment la Corne de l’Afrique. Le mot arabe شباب /shabāb/ signifie donc « jeunesse » et on le retrouve dans le nom que ce s’est donné le Libyan Youth Movement « le mouvement des jeunes libyens », en arabe ليبيا شباب « jeunesse de Libye ».

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/9/94/ShababLogo.png Le Chebab somalien Chebab libyen

Le mot arabe شباب /shabāb/ provient de la racine شبّ /shabb/ « devenir jeune homme » qui signifie aussi « s’allumer, se déclarer (incendie) » ce qui permet un jeu de mot en arabe entre la notion de jeunesse et celle de révolution...
Par ailleurs, de la même racine dérive le mot شابّ /shabb/ « jeune » que l’on trouve comme épithète du nom de certains chanteurs (Cheb Khaled, Cheb Hasni…).
On trouve aussi des patronymes Chebab, Chabbi, Chebib, tous issus de cette idée de jeunesse et شباب /shabāb/ lui-même est le nom de plusieurs clubs de football du Proche-Orient.

18 août 2011

Fardeau en hardes et harde en ourdou

Le mot maghrébin فردة /fardat/ désigne « une partie de la charge d’une bête de somme (chameau)» et il semble bien être l’étymon du français farde « charge, bagage » d’où provient le mot fardeau. Le mot arabe dérive de la racine فرد /fard/ « unité, seul » d’où provient aussi le prénom فريد Farid et son féminin Farida. Le provençal farda ou fardel a servi d’intermédiaire entre le l’arabe et le français et c’est lui qui a donné les patronymes Fardel et Fardin qui désignaient des porte-faix. C’est encore ce mot provençal qui à travers la prononciation gasconne ou béarnaise de farde /hard/ a donné le mot hardes, suivant un glissement de sens : fardeau → ballot → vêtement.
Ce mot hardes est à ne pas confondre avec son homonyme harde qui lui est d’origine indo-européenne, le francique (germanique) /*herda/ signifiant « troupeau » (cf. anglais herd).
Une confusion courante consiste à dire harde là où on veut dire horde. Ainsi la harde de cerf est parfois poursuivie par une horde de loups et vice-versa. Cette proximité phonétique est pourtant abusive, le mot horde provenant d’un mot ouralo-altaïque que l’on retrouve aussi bien dans le turc ordu « armée, camp militaire » que dans le mongol orda de même sens. La horde désignait la tente qui servait de centre de commandement ou de palais chez les populations nomades turco-mongoles du 13èmes siècle en Asie centrale. Par extension, horde signifie « tribu nomade » mais a pris un caractère péjoratif dans les langues des peuples victimes de leurs invasions. On trouve la trace du mot dans le nom de la ville d’Ordos, en Mongolie intérieure en Chine. De ces hordes souvent qualifiées de sauvages, nous avons retenu le nom de la Horde d’Or (Altın Ordu en turc (voir laiton°)) et celui de la Horde Rouge comme on en trouve la trace dans le nom turc de la ville kazakhe Қызыл-Орда Kzyl-Orda « horde rouge ». On parlait de nombreuses langues dans ces hordes, la plupart étaient des langues turco-mongoles mais ces envahisseurs ont parfois adopté les langues de leurs sujets. Ça a par exemple été le cas de l’ourdou, langue indo-iranienne qu’ils avaient nommé معلى إردو زبان /zaban ordu mucalla/ littéralement « langue du camp exalté ».